A la découverte de la vie et de l'½uvre de Chateaubriand

 

Souvent surnommé "le grand-père du romantisme", Chateaubriand avait trouvé, dans la Vallée-aux-Loups, son havre. Il n'est resté que dix ans, mais le "culte" de Chateaubriand a permis de préserver le domaine de toute beauté qu'il avait créé, et notamment le parc. Aujourd'hui, sa maison est ouverte au public, et présente Chateaubriand et son époque au plus grand nombre de publics possible : aux spécialistes, à ceux qui apprécient aussi, aux scolaires, aux universitaires, aux curieux...

Explorez sa vie, son ½uvre et l’univers qui inspira l’auteur des Mémoires d’outre-tombe.

 

Esquisse d'une vie

par Bernard Degout,
ancien directeur de la Maison de Chateaubriand

Saint-Malo, rue des Juifs, le 4 septembre 1768, alors qu’une tempête faisait rage : François-René de Chateaubriand se vit « infliger la vie ».

Il était le dernier né de dix enfants, dont six survécurent. Son père, armateur, consacra la fin de sa vie à relever, par l’acquisition du château de Combourg, un nom qui avait été illustré lors de la bataille de la Massoure (1250).

C’est dans les bois du domaine familial que Chateaubriand naquit à la poésie, à l’invitation de sa s½ur Lucile. Plutôt favorable aux patriotes modérés, il fut éc½uré par les premières violences de la Révolution.

Avec l’appui du beau-père de son frère aîné Jean-Baptiste, Malesherbes, il entreprit en 1791 un voyage en Amérique, dont l’un des motifs fut la recherche de couleurs pour une épopée de l’homme sauvage dans laquelle il s’était engagé. Dans les forêts du Nouveau-Monde lui apparut une « Muse inconnue » qui marqua son ½uvre d’une empreinte indélébile, lui « dictant » un style où le mot lui-même devenait matière sonore.

Revenu en France à la nouvelle de l’arrestation du roi à Varennes, il rejoignit en 1792 l’armée des Princes. Blessé peu après, il se traîna jusqu’en Angleterre, pour un exil de sept années, durant lequel il apprit l’exécution de son frère, de sa belle-s½ur et de Malesherbes (1794), et connut la misère. Il y publia en 1797 un ouvrage ambitieux, l’Essai sur les révolutions, qui débute par une double question : « Qui suis-je, et que viens-je apporter de nouveau aux hommes ? ». Dédié à tous les partis, l’Essai n’en contenta vraiment aucun et ne connut qu’une diffusion assez confidentielle, mais il ouvrait une réflexion sur le temps et l’histoire qui constitue un des traits majeurs de l’ensemble de l’½uvre de Chateaubriand.

Lorsqu’il regagna, en 1800, la France - sous un nom d’emprunt, avant d’obtenir sa radiation de la liste des émigrés-, il avait entrepris le Génie du Christianisme, dont la parution en 1802 (avec l’épisode de René) vint à point nommé concourir à la célébration du Concordat. Le succès du livre, préparé par la publication, l’année précédente, d’Atala, lui ouvrit une nouvelle carrière : il fut nommé en 1803 secrétaire de légation à l’ambassade de France à Rome, mais il ne tarda pas à entrer en conflit avec le titulaire du poste, le cardinal Fesch, qui n’était autre que l’oncle de Bonaparte.

Rentré en France huit mois plus tard, il retrouva sa femme, Céleste, née Buisson de La Vigne, qu’il avait quittée quelques mois après un mariage arrangé par sa famille, en 1792, à son retour d’Amérique, et guère revue depuis.
L’exécution du duc d’Enghien (1804), l’éloignant de l’Empire, contribua à son retour à la littérature : il s’attacha à un roman, les Martyrs de Dioclétien. La recherche des couleurs pour cet ouvrage, une fois encore, fut l’un des motifs de son départ pour l’Orient, en juillet 1806 ; il parcourut alors la Grèce, se rendit à Constantinople puis à Jérusalem : moment décisif, pour un homme qu’avait longtemps enchanté la lecture de Rousseau, du dépassement de la nature pour l’histoire. Chateaubriand fit également, durant son voyage, la constatation atterrée de ce dont on ne pouvait exclure que fût menacé l’avenir de la France, le despotisme, en l’occurrence.

Un article inséré le 4 juillet 1807 dans le Mercure de France, dont il était l’un des propriétaires et des rédacteurs, tira le bilan à son retour en France de cette double prise de conscience et froissa l’Empereur. Chateaubriand se retira avec sa femme à quelques lieues de Paris, à la Vallée-aux-Loups : c’était également la réalisation d’une aspiration à s’ensevelir dans une chaumière, loin du monde, exprimée à plusieurs reprises déjà.
Il y acheva ce qu’il a lui-même nommé sa « carrière littéraire », en transformant le roman des Martyrs de Dioclétien en une épopée, en rédigeant le récit des Aventures du dernier Abencérage, la relation de son Itinéraire de Paris à Jérusalem, et une tragédie en vers, Moïse. C’est là également qu’il entreprit d’ériger un monument à sa patrie, en commençant ses Études historiques ; c’est là, enfin, qu’il commença son chef-d’½uvre, les Mémoires de ma vie, futurs Mémoires d’outre-tombe. Napoléon ne lui tint pas une rigueur extrême de son attitude : il s’étonna de ne pas le voir couronné par les Prix décennaux, puis aurait laissé entendre qu’il lui aurait plu qu’il fût membre de l’Institut ; Chateaubriand fut ainsi élu académicien en 1811, mais il refusa courageusement de faire à son discours de réception les corrections qu’on lui suggérait et ne siégea que sous la Restauration, sans avoir jamais été reçu.

Un violent pamphlet contre « Buonaparte » le rendit à la vie publique en 1814 : il mit alors sa plume au service de la première Restauration et de son mot d’ordre d’Union et d’Oubli, en débutant une longue carrière de défenseur de la Charte et d’« instituteur » du parlementarisme. Durant les Cent-Jours, il suivit Louis XVIII à Gand.

La seconde Restauration, marquée par un raidissement politique qu’illustre l’élection de la fameuse Chambre introuvable, très majoritairement ultra-royaliste, et dont Chateaubriand partagea l’orientation générale, commença par lui être favorable : il fut en l’espace de quelques mois nommé ministre d’État et créé pair de France. La dissolution de cette Chambre, en 1816, le rejeta dans l’opposition. Privé de sa pension après la saisie de sa brochure De la Monarchie selon la Charte, il dut se résoudre à vendre la Vallée-aux-Loups (1817-1818). Il avait rencontré Juliette Récamier au printemps de 1817.

Ses interventions à la Chambre des pairs, ses brochures, les nombreux articles qu’il fournit au Conservateur, notamment, le révélèrent comme un politique de haut vol et un redoutable polémiste, en même temps qu’il était tenu par les « romantiques » royalistes (Hugo au premier chef) comme la figure même de la souveraineté du génie. Puissance d’opinion souvent jugée encombrante par ses « amis » politiques, il fut « éloigné » à deux reprises de France, au moment du retour des royalistes au ministère : l’ambassade de Berlin (1821), puis celle de Londres (1822), ne furent guère que des pis-aller. Chateaubriand, qui pourtant portait un soin extrême aux dépêches qu’il rédigeait, s’y ennuya.

Les événements d’Espagne, où les Cortès voulurent imposer au roi Ferdinand VII une constitution inspirée de la Constitution française de 1791, lui furent l’occasion d’accéder enfin à un rôle à sa dimension : nommé ministre des Affaires étrangères, il défendit le principe de l’intervention qui rétablit en 1823 Ferdinand sur son trône après la victoire du Trocadéro. Las, ce « triomphe » ne lui fut pas compté : le 6 juin 1824, il était renvoyé du ministère « comme un voleur » – ce fut le commencement d’une virulente campagne d’opposition au ministère Villèle, menée dans le Journal des Débats.

L’accession au trône de Charles X déçut assez rapidement ses ambitions et il poursuivit, en parallèle à la publication de ses ¼uvres complètes à partir de 1826, sa campagne contre le ministère jusqu’à la chute de Villèle, en 1827. Il ne fut pas pour autant rétabli dans le ministère qu’il souhaitait, mais éloigné une fois de plus, à Rome, comme ambassadeur cette fois (1828). La nouvelle de la constitution du ministère Polignac le conduisit à démissionner.

Durant la révolution de Juillet, il ajoutait aux cris des étudiants qui le portaient en triomphe, celui de « Vive le Roi ». Il fut l’un de ceux, peu nombreux, qui refusèrent de prêter serment à Louis-Philippe : il s’en expliqua magnifiquement dans son ultime discours prononcé devant les pairs, accablant au passage Charles X de sa fidélité, avant de dresser contre le régime de Louis-Philippe une flamboyante opposition, entamée dès 1831 par deux brochures virulentes et qui ne se démentit pas, lui valant même quelques jours de détention en 1832. Il revit le vieux roi en exil en 1833, en Bohême, où il se rendit en une vaine ambassade à la demande de la duchesse de Berry, mère du futur comte de Chambord (« Madame, votre fils est mon roi »), prince auprès duquel il se rendit en 1843 (à Londres) et en 1845 (à Venise). Aux Études historiques, publiées hâtivement en 1831, il ajouta un Essai sur la littérature anglaise et une traduction du Paradis perdu de Milton (1836) ; en 1838, avec le Congrès de Vérone, il revint longuement sur son « René en politique », « sa » guerre d’Espagne de 1823.

1830 avait marqué la fin de sa « carrière politique », ainsi que la révision du projet des Mémoires d’outre-tombe – remaniés jusqu’en 1847 –, qui ne parurent qu’après sa mort. Enveloppant tous les sens qu’avait recouverts traditionnellement le genre des mémoires, élevant cette synthèse au rang d’une épopée de son temps dont la figure centrale, homme des dualités et des confins, nage d’une rive à l’autre (mais à lui inconnue, retirée au-delà de tout horizon visible) de l’histoire, le chef-d’½uvre enregistre in fine le divorce, au moins momentané, de l’histoire et du temps : « je ne suis plus que le temps », écrivit-il en 1844 dans l’ultime ouvrage paru de son vivant, la Vie de Rancé.

Il s’éteignit à Paris le 4 juillet 1848, un an après son épouse, et fut enterré selon son v½u, seul, au large de Saint-Malo, sur l’îlot du Grand-Bé. Mme Récamier mourut le 11 mai 1849 ; les Mémoires d’outre-tombe avaient commencé de paraître en feuilleton dans La Presse le 21 octobre 1848.

 

Le vrai bonheur coûte peu ; s’il est cher, il n’est pas d’une bonne espèce.

— François René de Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe
Un bureau sur lequel se trouve des livres, un plumier en porcelaine avec sa plume, et des feuilles de papier couvertes d'écritures manuscrites
Un bureau sur lequel se trouve des livres, un plumier en porcelaine avec sa plume, et des feuilles de papier couvertes d'écritures manuscrites i
 

Bibliographie

¼uvres complètes et recueils

¼uvres complètes, Paris, Ladvocat, 1826-1831, 31 vol.

t. I et II (1826) : Essai sur les révolutions

t. II (1827) : Mélanges historiques

t. IV, V, V bis, V ter (1831) : Études ou discours historiques

t. VI et VII (1827) : Voyages en Amérique et en Italie

t. VIII, IX et X : Itinéraire de Paris à Jérusalem

t. XI, XII, XIII, XIV, XV : Génie du Christianisme

t. XVI (1826) : Atala, René, Les aventures du dernier Abencérage

t. XVII, XVIII, XVIII bis : Les Martyrs

t. XIX et XX (1826) : Les Natchez

t. XXI (1826) : Mélanges littéraires

t. XXII : Mélanges et poésies, avec pour appendice (1831) : Moïse

t. XXIV et XXV (1828 et 1827), Mélanges politiques

t. XXVI (1827) : Polémique

t. XXVII (1828) : De la liberté de la presse

t. XXVIII (1831) : Tables.

¼uvres complètes, nouv. éd., précédée d’une étude littéraire sur Chateaubriand par Sainte-Beuve, Paris, Garnier [1861], 12 vol. Édition complétée en 1899-1900 par les Mémoires d’outre-tombe, éd. Edmond Biré, 6 vol.

¼uvres romanesques et voyages, éd. Maurice Regard, Paris, Gallimard, Pléiade, 1969, 2 vol.

t. I : Atala ; René ; Les Natchez ; Voyage en Amérique ; Vie de Rancé.

t. II : Les Martyrs ; Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris ; Les aventures du dernier Abencérage ; Voyage en Italie.

Essai sur les révolutions ; Génie du Christianisme ; Défense du Génie du Christianisme, éd. Maurice Regard, Paris, Gallimard, Pléiade, 1978

Grands écrits politiques, éd. Jean-Paul Clément, Imprimerie nationale, 1993, 2 vol.

t. I : De Buonaparte, des Bourbons, et de la nécessité de se rallier à nos princes légitimes, pour le bonheur de la France et celui de l’Europe, 30 mars 1814 ; Réflexions politiques sur quelques écrits du jour et sur les intérêts de tous les Français, 27 novembre 1814.

t. II : De la Monarchie selon la Charte, septembre 1816 ; De la morale des intérêts et de celle des devoirs, ou Du système ministériel considéré dans ses effets moraux, 5 décembre 1818 ; De la Restauration et de la monarchie élective, ou Réponse à l’interpellation de quelques journaux sur mon refus de servir le nouveau gouvernement, 24 mars 1831 ; De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille, ou Suite de mon dernier écrit : De la Restauration et de la monarchie élective, 31 octobre 1831 ; Lettre à MM. les rédacteurs de la Revue européenne, 15 décembre 1831.

Écrits politiques (1814-1816), éd. Colin Smethurst, Genève, Droz, 2002

¼uvres complètes, sous la direction de Béatrice Didier, Paris, Honoré Champion, 2008-2016, 6 vol. parus à ce jour

t. XVI (2008) : Atala. René. Les Aventures du dernier Abencérage, éd. Fabienne Bercegol, Colin Smethurst, Arlette Michel

t. VI-VII (2008) : Voyage en Amérique. Voyage en Italie. 5 jours à Clermont. Le Mont Blanc, éd. Henri Rossi et Philippe Antoine

t. I (2009) : "Préface" de l'auteur et Essai sur les révolutions, éd. Aurelio Principato et Emmanuelle Tabet

t. VIII-IX-X (2011) : Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris, éd. Philippe Antoine et Henri Rossi

2014 : Le Congrès de Vérone, éd. Jacques-Alain de Sedouy

t. XXVI (1) (2016) : Écrits politiques (octobre 1818-mars 1820) Le Conservateur, éd. Colin Smethurst

Les mémoires

Souvenirs d’enfance et de jeunesse de Chateaubriand (manuscrit de 1826), suivi de lettres inédites..., éd. Amélie Lenormant, Paris, Michel Lévy, 1874

Mémoires de ma vie, éd. Maurice Levaillant, Paris, Wittmann, 1948

Mémoires de ma vie (Manuscrit de 1826), éd. J.-M. Gautier, Genève, Droz, 1976

Mémoires d’outre-tombe, éd. Jean-Claude Berchet, Paris, Classiques Garnier, Classiques modernes, « La Pochothèque », 2e éd. revue et corrigée, 2003-2004, 2 vol.

Correspondance

Correspondance générale [1789-1824], éd. Louis Thomas, Paris, Champion, 1912-1924, 5 vol.

Correspondance générale [1789-1822 et 1824-1835], Paris, Gallimard, 1977-2010, 8 vol. parus à ce jour

t. I (1977) : 1789-1807 ; éd. Béatrix d' Andlau, Pierre Christophorov et Pierre Riberette, avant-propos de Pierre Clarac

t. II (1979) : 1808-1814 ; éd. Pierre Riberette

t. III (1982) : 1815-1820 ; éd. Pierre Riberette

t. IV (1983) : janvier 1821 - 30 mars 1822 ; éd. Pierre Riberette

t. V (1986) : 1er avril - 31 décembre 1822 ; éd. Pierre Riberette

t. VI : à paraître

t. VII (2004) : 6 juin 1824 - 31 décembre 1827 ; éd. Pierre Riberette et Agnès Kettler

t. VIII (2010) : 1828-1830 ; éd. Pierre Riberette et Agnès Kettler

t. IX (2015) : 1831-1835 ; éd. Agnès Kettler

Lettres à Madame Récamier [1821-1847], éd. Maurice Levaillant et Emmanuel Beau de Loménie, Paris, Flammarion, 1951

Les dernières années de Chateaubriand (1830-1848), éd. Edmond Biré, Paris, Garnier, 1902

Chronologie